Tout ce qui suit est une synthèse d’informations que j’ai recueillies en 1977.

                                                                     LE KHAT OU QAT A DJIBOUTI
           
                                                                        Le khat, qu'est-ce que c'est ?

            Le khat est un arbre à feuilles non caduques de la famille des célastracées qui compte en outre le fusain et le buisson ardent.
            Sa taille varie de un à deux mètres dans les régions arides à six mètres de haut dans les régions subtropicales.
            Le port de l'arbre s'apparente beaucoup à celui du théier. Le bois, recouvert d'une écorce mince, lisse et brune, est d'une belle couleur dorée et peut servir en ébénisterie.
            Les feuilles, opposées lancéolées, glabres et à bords légèrement dentelés tournent au jaune verdâtre après avoir pris une teinte brun rougeâtre ; elles mesurent de huit à douze centimètres de longueur sur cinq centimètres de largeur lorsqu'elles ont atteint leur plein développement et sont alors coriaces. Les fleurs disposées en petites cymes axillaires sont petites, blanches ou verdâtres et rappellent celles du fusain ou de la bourdaine. Le fruit est une capsule linéaire brune, oblongue, dont les trois valves contiennent chacune de une à trois petites (3mm) graines ailées.
            Le khat est originaire d'Ethiopie où il pousse naturellement sur les pentes humides et tièdes entre 1500 et 2500 mètres d'altitude. Il se rencontre à l'état sauvage dans les régions montagneuses humides de l'Afrique orientale et australe (Ethiopie, Erythrée, Somalie, Kenya, Malawi, Ouganda, Tanzanie, Union Sud Africaine, Rhodésie, l'ex Congo belge), en Arabie (Yémen, Hedjaz, Hadramaout, Afghanistan, Turkestan). Il fait l'objet d'une culture extensive par bouture en Ethiopie, au Yémen et au Kenya.
            Au TFAI, une très modeste tentative expérimentale de culture est en cours à Randa. Des essais réussis ont eu lieu en Europe, (Lisbonne, Cap d'Antibes) au début du siècle, mais ont été vite abandonnées faute d'intérêt, encore que certains aient pensé que le khat pouvait concurrencer ou même supplanter le thé.
            L'appellation arbre de cette plante se transcrit phonétiquement indifféremment cat, quat, kât, kath, juat etc…qui apparaissent quelques fois ne sont que des variantes de cette transcription phonétique, plus de cinquante noms vernaculaires lui ont été au demeurant, attribués par les noirs d'Afrique.
            Historiquement, les propriétés du Khat sont connues depuis fort longtemps. La légende veut d'ailleurs que celles-ci aient été révélées par un ange à deux musulmans pour leur permettre de résister à la fatigue et de poursuivre prières et méditations. Une autre légende concernant les vertus euphorisantes des feuilles de khat se confond avec celles que la tradition rapporte au sujet de la découverte des effets de la baie du caféier. Selon cette légende, ce serait un berger, qui ayant remarqué que ses chèvres gambadaient plus qu'à l'accoutumée lorsqu'il les amenait paître une certaine herbe, fût de cette manière conduit à goûter celle-ci et ressentit alors des effets analogues à ceux qu'il avait observés chez ses chèvres.
            Dès le 12ème siècle, le livre des médicaments de Naguib-Ad- Din de Samarkand fait état du khat dans une préparation destinée à combattre la mélancolie. Au 14ème siècle, l'historien Ibn Fedlalah Al Umari cite fréquemment cette plante qui semble jouer un rôle psychologique important chez les guerriers. Ces mentions apparaissent surtout dans des contextes qui tendent plus ou moins explicitement à accréditer l'idée philosophique que le bonheur est l'expression intrinsèque et non un facteur extérieur qui conduit à la notion de paradis état par opposition à celle de paradis lieu. Actuellement la consommation de khat surtout pratiquée pour ses effets euphorisants aurait encore une signification religieuse et magique chez certains musulmans du Harar (Ethiopie).
            Fait surprenant, le khat ne serait jamais consommé que par les seuls musulmans et ceci quel que soit le pays considéré. En Ethiopie, les chrétiens qui le cultivent qu'à des fins commerciales, n'en font eux-mêmes usage que rarement et comme médicament seulement. Au Yémen, les juifs qui vécurent des siècles durant au milieu d'une société musulmane ne s'y adonnèrent paraît-il jamais.
            On pense généralement que le khat a été introduit d'Ethiopie au Yémen et à Aden avant le café, au début du 15ème siècle. Selon un écrivain yéménite du 16ème siècle, avant l'implantation du café, " on faisait " celui-ci avec des feuilles de khat. A leur tour les yéménites importèrent le khat à Madagascar. Depuis sa consommation en Afrique n'a malheureusement fait que s'étendre.

                                                                               L'importation du khat.

            Le khat consommé par les afars, les issas, les somalis et les arabes du TFAI est entièrement et exclusivement importé d'Ethiopie " principalement de la région du Harar ". Interrogés sur les raisons de leur prédilection pour la plante d'Ethiopie plutôt que pour celle du Yémen, les consommateurs rétorquent : " khat Ethiopie, c'est bon, khat Yémen il est froid, il ne fait presque rien ".
L'importation est librement permise aux commerçants patentés qui ont seulement pou obligation d'acquitter les taxes officielles prévues.
            La marchandise est introduite sur le territoire par train et surtout par avion, le transport par caravane n'est plus que le fait de contrebandiers en période d'interdiction des importations en provenance d'Ethiopie, ce qui survient à l'instigation des autorités de Djibouti, lorsque leur et signalée une recrudescence du choléra. Celui- ci sévit en effet à l'état endémique dans les pays exportateur.
            L'avion est le moyen de transport le mieux adapté car il comprime au maximum les délais d'acheminement de cette denrée périssable. Ainsi s'explique que malgré un coût de transport bien moindre, la compagnie des chemins de fer franco- éthiopien qui exploite la ligne de Djibouti/Addis- Abeba, n'assure même pas 3% des exportations.
            C'est qu'en effet, le khat doit être consommé le plus rapidement possible après sa cueillette et en tous les cas, dans les trois jours qui la suivent. Plus la feuille est tendre et juteuse, ce qui tient autant aux conditions de transport qu'à la nature du sol sur lequel la plante s'est développée, plus l'amateur la trouvera savoureuse. Lorsque ce dernier est habitué à un " cru " de son goût, il préfère renoncer momentanément à son vice plutôt que de se satisfaire de feuilles de moindre qualité.
            Chaque jour, vers 10H00, un avion DC3 ou DC6 d'Ethiopian Air Lines, affrété spécialement par neuf commerçants importateurs à Djibouti décharge le troios ou quatre tonnes de khat avec lesquelles il a décollé de Dirédaoua, une heure plus tôt. Le khat est livré en sacs de trois à six kilogrammes à l'intérieur desquels on le trouve conditionné en bottes de 100, 250 et 500 grammes. Afin de conserver aux feuilles leur fraîcheur et toute leur saveur, les rameaux de khat, d'une longueur variant de vingt à quarante centimètres sont en effet groupés en bottes enveloppées de feuilles de bananiers elles mêmes humidifiées pour éviter la dessiccation de la précieuse récolte.
    Vers midi, alors que leur journée de travail vient généralement de s'achever, du fait des horaires imposés par le climat, les khatomanes se précipitent chez l'un de ces multiples revendeurs de khat qui voit ainsi sa livraison du jour se vendre très rapidement.

                                                                 Comment le khat est-il consommé ?

            Il y a trois manières de consommer le khat : par mastication, par infusion et par inhalation. Ces deux derniers modes d'utilisation ne se rencontrent pratiquement jamais au TFAI et seraient tout aussi exceptionnels en dehors de ce même pays.
            Le mode quasi exclusif de consommation est en effet la mastication. Après déjeuner, c'est- à-dire après 13H00, on se réunit par petits groupes de trois ou quatre voire d'une dizaine d'amis qui arrivent chacun porteur de sa " salade ", entendez par là de son khat. Le " brouteur " pour reprendre le nom par lequel il se désigne lui- même, est porteur suivant ses moyens et ses habitudes d'une ou plusieurs bottes de 100 ou 250 grammes, quelques fois même de 500 grammes.
            La consommation d'un khatomane moyen se situe aux environs de 200 grammes, mais celle-ci peut aller jusqu'à un kilogramme chez les plus invétérés. La khat partie ou " barja " en langue somalie va se dérouler dans un local qu'il est convenu pour les européens de dénommer " khate ". Il arrive aussi, mais de façon moins fréquente, que l'on rencontre des " brouteurs " réunis en plein air, dans un coin à l'ombre.
            Plus rarement ces réunions d'un caractère particulier se déroulement après le dîner. En période de ramadan, toutefois le jeûne diurne obligatoire impose à la majorité de modifier ses habitudes pour mâcher le khat uniquement la nuit tombée, sitôt après le repas du soir.
            Les femmes, hormis les prostituées, ne participent pas aux khat parties Celles qui " broutent la salade " se réuniraient en groupes de deux généralement et à partir de 16H00 seulement.
            Suivant la ration et le temps dont il dispose et selon l'expérience qu'il a acquise, le khatomane va mâcher ses feuilles durant quatre à huit heures.
            Il s'installe avec ses compagnons de " barja " sur une natte, ou mieux sur un matelas de faible épaisseur. A ses côtés, il a placé des coussins sur lesquels il pourra mollement s'accouder. Devant lui, il a disposé un bol d'eau ou de lait, à moins que ce ne soit un verre qu'il remplira de thé chaud contenu dans des thermos ou encore du coca-cola. Il n'a pas oublié les cendriers pas plus que l'inévitable poste à transistors qui diffuse le fond sonore. Parfois un brûleur d'encens ou même une bouteille de parfum afin d'embaumer l'air.
            L'opération débute par l'élimination des feuilles détériorées. Les autres sont essuyées entre le pouce et l'index, pour être éventuellement débarrassées d'une chenille qui les parasite très souvent, puis elles sont portées une à une à la bouche pour constituer une chique dont on avalera le suc. Les tiges les plus tendres sont également mâchées, puis recrachées avec les feuilles. Ceux qui préfèrent déglutir le tout en fin de mastication sont toutefois peu nombreux.
            Tout au long de la " barja " on boit abondamment. La plupart préfère l'eau ou le lait, d'autres optent pour le thé chaud avec lequel les effets de la drogue sont accentués. Par contre le café fréquemment préparé ici à partir d'extrait soluble, rallie peu de suffrages. Tous lui reprochent d'entraîner des effets nerveux trop intenses, le coca-cola très prisé par certains khatomanes, est rejeté par beaucoup qui prétendent à tort semble-t-il, qu'il engendre la constipation, ceux-ci minoritaires, enfreignent l'interdit religieux pesant sur l'alcool.
    On fume également beaucoup, indifféremment : cigarettes de tabac blond ou brun. On est encore plus content si on fume des cigarettes, même celui qui ne fume pas d'habitude fume quand il " broute la salade ". La fumée de cigarette augmentant les effets du khat, on allume des cigarettes tout le temps, le paquet se vide avant qu'on parte. En fait le besoin de fumer n'est pas impérieux à ce point puisque l'on rencontre des khatomanes qui ne fument pas, ils sont toutefois l'exception. Les femmes somalies et afars s'adonnant à ce vice inclinent quant à elles à user tout comme les hommes arabes, de la pipe à eau ou du narguilé.
            Les personnes âgées qui ont du mal à mâcher le khat vert, ont recours quelques fois à un broyage préalable auquel elles procèdent à l'aide d'un petit pilon. La bouillie ainsi obtenue et à laquelle certains ajoutent du sucre est alors plus aisément mastiquée. En période de pénurie, il arrive également que les invétérés réduisent en poudre des feuilles sèches pour les mâcher ensuite avec, ou sans, adjonction de sucre pour enlever l'amertume prononcée dans ce cas.
            Une autre forme de consommation, au demeurant quasi inexistante, réside dans la fabrication de galettes destinées elles aussi à être mastiquées et qui sont confectionnées de feuilles séchées pulvérisées, auxquelles on incorpore beaucoup de sucre, des épices et de l'eau. Quant aux procédés qui consistent à faire infuser des feuilles séchées après broyage, il est délaissé aujourd'hui à un point tel qu'il est totalement inconnu au TFAI. Il en va de même de la consommation des feuilles séchées sous forme de cigarettes que nous ne citons que parce qu'il est coutumier de la voir mentionnée dans des études faites sur ce sujet.


                                                                           Comment le khat agit-il ?

            Les principes actifs de cette plante ont été isolés et sont à présent relativement bien connus des pharmacologues. Les feuilles de khat contiennent essentiellement un alcaloïde, la cathine dont l'action sur l'organisme est la même que celle des amphétamines de synthèse, autrement dit, nous avons à faire là, à un existant euphorisant naturel, qui, élaboré dans les racines de la plante a été emmagasiné dans ses feuilles. Suivant les conditions de culture tenant au sol et au climat, à l'humidité, la tenue en cathine des feuilles sèches varie de 0,10% à 0,20%. On constate en outre que l'alcaloïde extrait des feuilles sèches est moins actif que le suc des feuilles fraîches.
            Notons au passage que la cathine provoque une légère incoordination chez le lapin et lui est fatale pour une dose moyenne de 3 à 4 mg par kg. La dose létale, non déterminée chez l'homme et certainement variable, serait inférieure à 2 mg/kg de poids de la personne
            Les feuilles de khat contiennent par ailleurs des tanins en quantité importante (14%) des acides aminés dont certains ont pu être considérés à tort comme étant d'autres alcaloïdes (cathidine- cathinine) enfin des vitamines, des éléments minéraux et des sucres réducteurs.
            Très schématiquement, les effets de la drogue évoluent en deux phases qui comprennent elles-mêmes deux périodes.

La première phase ou phase tonique, dure environ six heures, elle correspond probablement à l'absorption de la drogue et à son élimination progressive.
o Illusion psychique : le drogué se croit intelligent, alors que son idéation devient lente et son pouvoir de concentration est quasiment nul.
o Illusion de puissance physique : si la résistance physique semble augmentée, on s'aperçoit que le sujet s'adapte mal à l'effort, il est par ailleurs maladroit, imprécis.
o Illusion de puissance sexuelle : souvent la stimulation de l'instinct génétique ne trouve aucun répondant périphérique.
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